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Published on Campaign Against Sanctions and Military Intervention in Iran (http://www.campaigniran.org/casmii)

Une conférence sur l'Iran et Israël : Une analyse originale et non-conventionelle d'Antoine Sfeir

Hélène Keller-Lind (IsraelValley)
May 13, 2009

Le Moyen-Orient dans tous ses états décrit par Antoine Sfeir. La CCFI a organisé le 7 mai dernier une conférence petit-déjeuner, tour d’horizon donné par Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient et fin connaisseur de la région moyen-orientale. Conférence très suivie qui a été l’occasion de découvrir des éléments rarement connus et dont certains laissent quelque peu perplexes.

D’emblée Antoine Sfeir a surpris en déclarant qu’il n’a pas peur de l’Iran, mais que c’est l’Iran perse qui a peur car entouré d’une « mer d’Arabes » et l’Iran chiite car entouré « d’un océan de Sunnites » avec, en toile de fond, la menace d’une prise de pouvoir par les Talibans au Pakistan et en Afghanistan « et l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France qui disent qu’ils protégeront ces pays contre l’Iran, chacun ayant des intérêts contradictoires. »

Un Iran qu’il connaît bien. Ainsi racontait-il qu’en 2005 il croisa « 3 Israéliens aux affaires » en se rendant dans le bureau d’Ali Laridjani, un proche du guide suprême Ali Khameneï, alors secrétaire du Conseil national supérieur de la sécurité iranienne et négociateur en chef. Il rencontra l’un de ces Israéliens plus tard en Israël et eut la confirmation que depuis 79 les contacts entre Israël et l’Iran n’ont pas été rompus et qu’ils ne peuvent l’être. Il rappelait au passage qu’en 82 et 83 « seul un pays, Israël, avait aidé l’Iran, tous les autres ayant envoyé des armes à Saddam Hussein. »

Ou encore que « l’Iran est assiégé par des Sunnites et des Arabes, comme le sont les Israéliens….d’où une communauté d’intérêts. » Ahmadinejad, « populiste, démagogue » sera « très probablement réélu le 12 juin et le seul pouvant le battre est le maire de Téhéran, » explique Antoine Sfeir. Une élection après laquelle tout peut d’ailleurs arriver. Il précise, par ailleurs, « qu’Ahmadinejad n’est que numéro 5 dans la hiérarchie iranienne, seul le guide suprême pouvant dire ce qui est licite et ce qui ne l’est pas. » On reste quelque peu perplexe lorsque l’on se remémore la teneur du discours d’Ahmadinejad à l’ONU en avril.

Ces affirmations provoqueront d’ailleurs une remarque du Président de la CCFI, Henri Cukierman, « ce numéro 5 préconisant la destruction d’Israël, le numéro un du régime iranien a déclaré que même si cette attaque provoquait 30 millions de martyrs musulmans en Iran cela vaudrait la peine de se débarrasser d’Israël…. »

Réponse d’Antoine Sfeir : il s’agissait là pour l’Iran de « mobiliser les “rues arabes” contre leurs gouvernements…. »

Ahmadinejad est en fait « l’éradicateur de l’Organisation de la Conférence Islamique ». De plus, précisait-il, le Président iranien « a dit à l’ONU: “nous reconnaîtrons les 2 Etats” [ ndlr. palestinien et israélien ] pourvu que les Palestiniens le veuillent.’ » Et il ajoutait : « il n’est pas improbable que le Hamas et la Syrie soient en train de le négocier. »

Autre observation de Roger Cukierman, ancien Président du CRIF, cette fois à propos de l’Iran : « nous devons croire l’Iran car nous avons suffisamment payé de ne pas avoir écouté Hitler. Les Chiites représentent 12% du monde musulman. On les croyait très minoritaires… » Ils sont minoritaires, en effet mais présents dans tout le monde arabe, précisait Antoine Sfeir. Qui notait, par ailleurs, « qu’il y a une très forte minorité juive en Iran. » Elle y est bien intégrée, selon lui.

Quant à la situation en Irak, contrairement à un discours souvent entendu, pour Antoine Sfeir « les Etats-Unis ont réussi en Irak et sont en train de gagner. » Il leur faudrait maintenant « se retirer d’Irak pour aller se renforcer en Afghanistan. »

Il récuse par ailleurs l’affirmation qui voudrait que les USA aient fait la guerre d’Irak pour le pétrole, soulignant que ce pétrole irakien, « ils l’avaient déjà depuis 1992 car ils contrôlent tout ce qui sort du Golfe persique. » Quant au Kurdistan, « il est pacifié ». Il récuse aussi toute affirmation qualifiant « les Américains de stupidité alors qu’ils sont cohérents….et préfèrent une véritable armée, l’armée perse…qui repousse des Arabes. »

De plus, les USA annoncent ce qu’ils veulent faire » et il est de « leur intérêt d’organiser une région en désordre, avec un monde arabe totalement éclaté, pour qu’il n’y ait aucune menace sur le pétrole. »

Autre mise au point : « Massoud n’était pas modéré. Le dire a été une affaire de communication. En 1992, les soldats de Massoud ont massacré, violé et cela continue au Pakistan….et en Irak. »

Quant à la signification du mot démocratie, il peut revêtir plusieurs sens. Ainsi pour les Etats-Unis, si l’on vote, il y a démocratie. Or, en Irak, les Irakiens votent. Et après 35 ans de monarchie et de dictature, dans un pays laïque mais gouverné par des Sunnites, rappelait-il, le vote est communautaire.

D’autre part, si « les Occidentaux qui vont pour affaires à Beyrouth en font avec tout le monde et si l’appartenance communautaire disparaît, dans les montagnes les Chrétiens ont leur territoire ou les Druzes aussi, mais pas les Chiites. » Selon Antoine Sfeir, « il y a aujourd’hui un enfermement communautaire dans toute la région et les seuls qui résistent sont les Syriens. »
Et, regrettant que « l’existence d’Israël ait vidé les pays arabes de leurs communautés juives, » ce qui constitue une perte significative pour eux, il s’inquiète d’une déclaration du ministre des Affaires étrangères israélien qui, selon lui, a déclaré « clairement que le million ou million et demi d’Arabes israéliens devront partir pour les Territoires palestiniens. » On peut néanmoins regretter, à cet égard, que ces événements ou déclarations n’aient pas été replacés dans leur contexte, comme celui des vagues d’actes antisémites ayant précédé la renaissance d’Israël dans divers pays arabes et au fil du temps.

Quoi qu’il en soit, Antoine Sfeir s’interroge sur ce qui se dessine actuellement, soit « un retour à l’Empire Ottoman avec les Juifs, les Sunnites, les Druzes, les Chrétiens séparés » précisant: « Est-ce là le Moyen-Orient que l’on veut ? Est-ce dans l’intérêt des Etats-Unis ? » Il rappelait d’ailleurs, à ce propos, la cohabitation féconde dans le Liban de son enfance dont il a la nostalgie, soulignant que « seul un changement drastique apporté par Obama » peut enrayer ce morcellement. Et de rappeler que le Président américain a tendu la main à l’Iran. Où, toutefois, « on a l’éternité devant soi… »
Autres élections en juin dans la région, cette fois au Liban « champ de bataille des guerres des autres. » Selon lui, « le Hezbollah et ses alliés gagneront, mais ce sera pour eux un cadeau empoisonné. » Le Hezbollah n’ayant été principalement qu’un mouvement d’opposition depuis sa création en 1982 qui ne connaît rien de la fonction « d’articulateur du gouvernement » qu’il deviendra alors. Un Hezbollah qui, souligne-t-il, a investi Beyrouth Ouest, bastion sunnite, en mai 2008. Mouvement qu’il connaît particulièrement bien car il a fait état d’une rencontre au moins avec Nassralah, son dirigeant.
Quant à l’Egypte, elle « montre de plus en plus qu’elle veut jouer son rôle stratégique dans la région. » La Syrie, elle, « se déconstruit de manière naturelle….les gens ne voulant plus vivre ensemble car quelque chose est cassé, » constate-t-il. Même constat pour Israël où il y a, dit-il, « une tentation de ghettoïsation, » au motif « qu’ils ne veulent pas vivre avec nous. » Un « morcellement instrumentalisé par les islamistes. »
Pour combattre ce phénomène de « renfermement dangereux » et d’instrumentalisation, Antoine Sfeir a créé il y a quelques mois « un Observatoire de la laïcité » et estime que « l’Europe devrait en faire autant et exporter cette laïcité. »
Compte tenu de la situation sur le terrain où l’on constate que « l’Algérie ne parle pas au Maroc, l’Egypte ne parle pas à la Jordanie, les Palestiniens ne parlent pas à Israël et vice-versa, la Libye ne parle plus à personne, » Antoine Sfeir trouve « géniale l’idée d’Euroméditerranée de Nicolas Sarkozy. » Il pourrait, en effet, « en émerger un véritable pôle énergétique, avec les phosphates de Jordanie, le pétrole d’Egypte….et il inclurait Israël et la Turquie, il y aurait une libre circulation des étudiants, il y aurait de quoi faire en matière de tourisme… » entre autres bénéfices.
Par ailleurs, en réponse à une question Antoine Sfeir estimait qu’un pays qu’il n’avait pas mentionné, « la Chine n’est pas encore une puissance stratégique. » « Tout étant une affaire d’hommes, » pour lui, s’il rend hommage au roi Hussein de Jordanie, il regrette que « Benjamin Netanyahou ne soit pas “israélien mais américain” et ne connaisse pas les réalités de la région. »—



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